J’ai été très touchée par le débat Marconetti – Scavola. Il me paraît très louable qu’un historien et un physicien trouvent un terrain commun à débattre et que leur lutte ait lieu dans le pays de la logique modale.
J’ai beaucoup aimé le très imaginatif article de Marconetti. J’ai également aimé la critique très pénétrante de Scavola et j’ai été totalement d’accord avec. Totalement, sauf la dernière phrase (« L’histoire est donc nécessaire »). Car, selon toute apparence, l’histoire n’est point nécessaire.
Il y a peu de choses nécessaires dans le monde, et l’histoire ne se trouve guère parmi eux. Cela ne veut pas dire que je suis de l’avis de professeur Marconetti. Bien au contraire, il me semble qu’il y a une manière plus juste de démontrer une chose aussi banale que la contingence de l’histoire. Je vais essayer de vous montrer cette démonstration simple.
Soit un monde possible M ; soit HM l’histoire de ce monde possible ; soit OI un observateur idéal, dont l’existence on la suppose seulement pour des raisons esthétiques (à vrai dire, il n’est pas du tout essentiel à mon propos). Soit E1 … En la suite des événements qui se sont produits en M. On dira que cette suite d’événements constitue le contenu de HM.
Il y a du moins un cas où la classe E1 … En sera en effet la classe vide. En l’occurrence, on a affaire à un monde statique, immobile, parménidien. La description de ce monde est équivalente à son histoire. Mais la description vaut pour l’état présent des choses, ce qui fait que l’histoire soit inutile. C’est la première instance où l’on peut conclure que l’histoire n’est pas nécessaire.
Deuxièmement, il y a du moins un monde possible où la modalité de l’être ne soit pas l’actuel, l’être en acte, comme le dirait Aristote, mais bien le possible, l’être en potence. Dans un pareil monde, il n’y a pas vraiment une histoire. Toute description des états passés des choses serait infinie. L’histoire de ce monde-ci serait une impossibilité épistémique. Le grand intérêt de cette situation est que dans un monde où tout est possible, il y a du moins une chose – en l’occurrence l’histoire – qui est impossible. Ce constat semble aller de pair avec la théorie de Kronski, dont parle Klugmann dans sa contribution à ce recueil, mais c’est une toute autre paire de manches. C’est que le possible du monde dont il est question est ontologique, tandis que l’impossibilité de l’histoire dans ce monde est épistémique. Les mettre sur le même plan, c’est commettre une erreur catégoriale de modalité.
En lisant ce que je viens d’écrire, il me semble évident que l’histoire ne saurait point être nécessaire. Mais il y a quand même une question très brouillée. Elle est en rapport avec la définition qu’on veut donner à l’histoire. L’idée m’est venue en songeant à la distinction par laquelle les logiciens dits « réalistes modaux » se sont habitués à séparer les mots et les choses (la fameuse distinction de dicto / de re). Une chose est une chose, et un mot, c’est quelque chose de différent. En nous appliquant à employer cette distinction en ce qui est des faits et des narrations anecdotiques de l’histoire, on s’apercevra que le mot « histoire » est vrai à la fois d’un état particulier des choses (exemple, les événements qui ont scandé la vie des rois maudits) et d’une certaine narration qui a rapport audit état des choses.
Les deux exemples que j’ai donné, le monde possible parménidien, qui est logiquement et physiquement possible (un monde dont l’entropie est parfaite), et le monde possible du possible (le mode quantique, e.g.) montrent clairement que l’histoire est contingente dans les deux acceptions courantes du mot « histoire ».
Qui plus est, si l’on quitte le terrain de la logique modale et qu’on abrite cette réflexion à l’ombre épaisse des critiques à l’égard de l’histoire en tant que science faible ou en tant que pseudo – discipline, l’inanité et donc le caractère non nécessaire de l’histoire deviendra plus clair que jamais.
[J’ai employé « histoire » d’une façon très généreuse ; je ne pensais pas tellement à l’histoire de nos ancêtres, qu’à tout état passé des choses – l’histoire des montagnes, des mésons, des sachets on de n’importe quelle autre chose.]
[Faith Kent]
— scris de gavagai